L'Ombre des Géants
L'Ombre des Géants
Les Lois de l'Histoire
Par Djamal Boucherf
L’histoire humaine n’a pas commencé avec les premiers livres écrits ni avec les cités que l’on observe encore aujourd’hui. Elle commence bien avant dans les traces silencieuses laissées par les premiers peuples qui ont vécu sur terre. Ces peuples ne sont pas de simples récits. Ils sont les archétypes fondateurs de la destinée humaine. Ils révèlent les mouvements initiaux qui ont orienté la marche du monde bien avant que l’homme ne développe une mémoire collective. A travers leurs existences et leurs fins se dessinent les premiers modèles que le Coran appelle sunann. Ce sont des lois universelles qui ne changent jamais et qui façonnent encore aujourd’hui les civilisations modernes.
Dieu dit dans le Saint Coran, Sourate Âl Imrân 3 : 137
« Avant vous ont passé des lois et des modèles. Parcourez donc la terre et observez quelle fut la fin de ceux qui niaient la vérité »
Le verset 137 de la Sourate Âl Imrân, demande de parcourir la terre pour observer ce qui est advenu de ceux qui ont nié la vérité. Ce n’est pas une invitation au voyage. C’est un appel profond à la lucidité. Les nations anciennes ne sont pas des vestiges morts. Elles sont des témoins silencieux des lois qui gouvernent le destin des peuples. Le Coran ne raconte pas leur histoire pour satisfaire la curiosité mais pour dévoiler les dynamiques universelles qui accompagnent la naissance la grandeur et la chute des civilisations. Ces dynamiques ne sont pas visibles dans les événements isolés. Elles se trouvent dans les mouvements intérieurs qui traversent les sociétés bien avant qu’elles ne se manifestent extérieurement.
Ibn Kathîr explique que les sunann sont les lois constantes inscrites dans le destin des peuples. Elles montrent que les nations s’élèvent par la vérité et qu’elles s’effondrent lorsqu’elles s’en écartent. Elles révèlent que la prospérité peut devenir un voile qui cache la fragilité intérieure. Elles rappellent que la puissance sans conscience conduit toujours à l’aveuglement. A travers les récits des peuples anciens le Coran ne décrit pas seulement des événements. Il dévoile des causes profondes qui gouvernent l’évolution des sociétés et qui se répètent dans toutes les époques.
Parmi les peuples anciens se trouvent les gens de ‘Aad. Leur force était telle qu’ils bâtissaient des constructions immenses et défiaient la nature. Leur puissance leur donnait l’illusion qu’ils n’avaient besoin de rien ni de personne. Pourtant leur fin ne vint pas seulement de leur arrogance. Elle commença lorsque leur cœur se ferma à la voix de Hûd leur prophète qui les appelait à revenir à la vérité. Ils ne rejetèrent pas son message par ignorance mais par orgueil. Leur chute montre que la destruction d’un peuple ne naît pas d’un événement extérieur. Elle commence lorsqu’il refuse la lumière et qu’il rejette celui qui la porte. Leur histoire est un avertissement pour toutes les nations qui confondent puissance et clairvoyance.
« Et quant aux 'Aad, ils furent détruits par un vent mugissant et furieux (6) qu'[Allah] déchaîna contre eux pendant sept nuits et huit jours consécutifs ; tu voyais alors les gens renversés par terre comme des souches de palmiers évidées. (7) ». (Sourate El-haqquah 69 :6-7)
Le peuple de Thamoud possédait la maîtrise et le savoir. Ils sculptaient les montagnes avec une habileté qui impressionne encore. Leur civilisation semblait solide et destinée à durer. Pourtant ils rejetèrent Salih leur prophète alors même qu’ils avaient reçu un signe évident. Ce refus les conduisit à leur perte. Leur fin montre que les civilisations ne meurent pas lorsqu’elles sont attaquées de l’extérieur. Elles meurent lorsqu’elles deviennent sourdes aux rappels qui auraient pu les sauver. La prospérité devient alors une épreuve qui étouffe la conscience et détruit la vigilance.
« Et aux Thamoud, leur frère Salih : « Ô mon peuple, adorez Allah ! Pour vous, pas d'autre divinité que Lui. Il vous a fait sortir de la terre et vous y a établis. Demandez-Lui pardon, puis repentez-vous à Lui. Mon Seigneur est proche et répond aux appels. » Ils dirent : « Ô Salih ! Nous avions fondé notre espoir en toi, jusqu'à présent. Verrons-nous maintenant que tu nous interdis de vénérer ce que nos ancêtres vénéraient ? Non, nous doutons fort de ce à quoi tu nous appelles. » Il dit : « Ô mon peuple, voyez-vous si je me base sur une preuve évidente de mon Seigneur et s'Il m'a accordé de Sa part une révélation, qui donc me secourra contre Allah, si je Lui désobéis ? Vous n'augmentez pour moi que la perdition. Ô mon peuple, voilà la chamelle de Dieu, un signe pour vous. Laissez-la paître sur la terre de Dieu, et ne lui faites aucun mal, sinon un châtiment imminent vous saisira. » Ils la [la chamelle] tuèrent. Il dit : « Jouissez dans vos demeures pendant trois jours. Voilà une promesse qui ne sera pas démentie. » Puis, quand Notre commandement vint, Nous sauvâmes Salih et ceux qui avaient cru avec lui, par une miséricorde de Notre part, et les délivrâmes du déshonneur de ce jour-là. Certes, c'est ton Seigneur le Fort, le Puissant. » (Sourate Hud (11 :61-68)
(Sodome) le peuple du prophète Loth représente un autre visage de la décadence. Leur dérèglement moral n’était pas en soi la cause ultime de leur destruction. Celle-ci surgit après leur refus d’écouter Loth qui les mettait en garde. Ils connaissaient son intégrité. Ils savaient qu’il ne cherchait aucun avantage. Pourtant ils rejetèrent son appel et se moquèrent de lui. Leur chute montre que la fin d’une civilisation commence toujours dans le refus du rappel et que les déviations morales ne sont que les symptômes d’une rupture plus profonde. Ils illustrent la loi selon laquelle aucun peuple ne tombe tant qu’il reste capable d’écouter la vérité.
"Et Loth, quand il dit à son peuple : « Allez-vous commettre une turpitude que nul avant vous n’a commise sur terre ? Vous venez aux hommes par désir au lieu des femmes ! C’est un peuple transgressif ! » Et le seul moment où ils ne purent que répondre fut de dire : « Expulsez-les de votre cité, ce sont des gens qui veulent se purifier ! » Nous l’avons sauvé, lui et sa famille, sauf sa femme qui fut du nombre des exterminés. Et Nous avons fait pleuvoir sur eux une pluie [de pierres]. » (Sourate Al-A'raf (7), versets 80-84)
Ces trois peuples ne sont pas des exceptions. Ils représentent les premiers modèles de la loi universelle. Ils montrent que la puissance matérielle ne protège pas de la chute lorsque le cœur rejette la vérité. Ils révèlent que l’arrogance n’est pas seulement une attitude mais un aveuglement volontaire qui empêche de voir les signes. Ils démontrent que le déclin commence au moment où l’on refuse celui qui rappelle la voie droite. Ces récits deviennent ainsi des miroirs qui reflètent les dynamiques profondes des civilisations.
Ibn Khaldoun a montré que les civilisations suivent toujours un cycle. Elles naissent dans la solidarité et la simplicité. Elles atteignent la puissance par la cohésion. Elles s’affaiblissent par le luxe et se détruisent par l’oubli de leurs fondements. Toynbee voit dans ce cycle une constante historique. Il affirme que les civilisations meurent de l’intérieur avant de s’effondrer à l’extérieur. Le Coran parle des mêmes réalités avec le terme sunann. Les chercheurs modernes utilisent les mots dynamiques historiques. Les deux lectures se rejoignent dans une même vérité. Les peuples suivent des lois qui dépassent leur volonté individuelle.
En observant le monde moderne on retrouve les mêmes mécanismes. Les nations commencent par l’effort et la discipline. Elles s’élèvent par l’unité et la vision. Puis elles déclinent lorsque la conscience disparaît et que l’arrogance prend la place de la lucidité. Les civilisations technologiques ne sont pas différentes des cités anciennes. Elles suivent les mêmes cycles même si leur puissance leur donne l’illusion d’être à l’abri. Pourtant la mémoire du monde est là pour rappeler que les lois de l’histoire ne changent jamais.
Les premiers peuples sont donc plus que des traces éloignées. Ils sont les premiers chapitres du Livre des signes. Ils dévoilent les structures invisibles qui façonnent le destin des nations. Ils montrent que la force sans intégrité devient une faiblesse et que la prospérité sans vigilance prépare la chute. Leur histoire ne raconte pas seulement le passé. Elle révèle les causes profondes qui guident le présent et annoncent l’avenir.
Ce travail de recherche ne cherche pas à ressusciter le passé. Ilcherche à comprendre ce qui se répète. Il rappelle que l’histoire est un miroir dans lequel se reflètent les lois universelles. Il annonce la dynamique qui relie les civilisations anciennes au monde contemporain. Il révèle que les peuples ne tombent jamais par hasard. Ils tombent lorsqu’ils refusent la vérité et qu’ils ignorent les signes qui auraient pu les sauver. Celui qui comprend cela marche avec lucidité dans le Livre des signes.



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